Témoignages d'observateurs embarqués à bord de navires de pêche

Lundi 19 mars 2018

Dans le cadre de sa récente campagne visant à exposer et faire cesser les massacre de milliers de dauphins par certains navires français sur la façade atlantique, Sea Shepherd publie les témoignages d’observateurs embarqués sur des opérations de pêche dans le cadre du programme OBSMER, un programme d’observation mis en avant par l’Etat comme un moyen de suivi des pratiques de la profession… En raison de la clause de confidentialité et de non divulgation d’informations imposée par contrat aux observateurs, ces derniers ont souhaité garder l’anonymat.

 

Programme OBSMER : Témoignage observateur n°1

J’ai été observateur en Atlantique à bord de chalutiers pendant plusieurs mois sur le programme OBSMER. Afin de couvrir le littoral français Manche et Atlantique, les observateurs sont répartis sur différents quartiers maritimes.

 

Contexte

Il faut dans un premier temps savoir que les patrons pêcheurs n’ont pas l’obligation de prendre à leur bord des observateurs. Ces derniers doivent donc sillonner les ports de leurs quartiers maritimes, appeler ou envoyer des mails afin de pouvoir embarquer et de mener à bien leur travail. Le pourcentage de refus varie d’un quartier à un autre, pour ma zone, ces refus variaient de 80% à 90% sur la totalité des navires référés. Par moment, il m’était difficile de m’approcher de certains navires car les équipages m’insultaient ou m’esquivaient. Ces observations sont donc réparties uniquement sur une poignée de navires comparés au nombre réelle de la flotte française.

Une fois le navire parti à la mer avec l’observateur à son bord, notre travail est de remplir des fiches informatives. Elles comportent le type d’engin de pêche, les positions GPS, leur temps de pêche, les espèces halieutiques gardées à bord pour la commercialisation ainsi que le tonnage, et les mesures biométriques effectuées sur les individus pêchés. Un échantillonnage est également effectué sur les poissons rejetés à la mer, poissons qui dans 98% des cas sont rejetés morts.

La tâche d’observer et de prendre note est très souvent mal vue de la part de l’équipage. En effet, si le patron nous accorde la venue à bord, les marins, eux, doivent juste "nous subir" entraînant par moment des tensions entre pêcheurs et observateur. Nous sommes considérés comme les responsables de la diminution des quotas de pêche alloués.

Lors de la remontée du chalut, les poissons sont étalés dans le parc. Commence alors le travail de tri. L’observateur ne doit pas gêner les opérations de pêche et note les informations précédemment citées.

 

Menaces et Intimidations

Accomplissant le travail pour lequel je fus embarqué, je subissais des pressions de la part de certains équipages lorsque je notais des espèces qui n’avaient rien à faire à bord. Mais également des pressions lorsque l’on chalutait sur des zones non autorisées. Un jour, alors que j’étais à l’arrière du bateau, finissant mes mesures, un marin voyant la zone notée sur ma fiche me lança "tu sais un accident ça arrive vite en mer".

Il m’arrivait de travailler plusieurs jours et nuits sur le même bateau, la pression exercée peut être difficilement soutenable quand seul observateur à bord vous êtes confronté à un équipage de 4 à 20 marins. Une nuit lorsque j’effectuais des mesures ichtyométriques sur le pont, l’équipage dans mon dos m’avait braqué une rampe d’eau de mer sur moi. Complètement trempé j’avais ainsi dû stopper mon travail. Le jour suivant ils avaient recommencé malgré mon agacement.

 

Pratiques illégales et falsifications

Lorsque des poissons issus d’une espèce protégée ou hors quota sont remontés à bord et gardés, ils font l’objet d’un "arrangement", c’est à dire que les parties permettant d’identifier l’espèce sont supprimées (nageoires, tête, etc). Cette technique permet d’éviter la reconnaissance de l’espèce si un contrôle devait être mené à bord par les autorités compétentes.

Une autre fois alors que j’étais assis dans le carré de l’équipage, données sur la table, le capitaine les prit et effaça les relevés de tonnage d’animaux rejetés à la mer que j'avais récoltées sur le chalutage précédent, pour les remplacer par un tonnage moins élevé.

 

Souffrance animale

Carcasses de dauphins communs évacuées des plages de Vendée. Photo: Observatoire PELAGISCarcasses de dauphins communs évacuées des plages de Vendée. Photo: Observatoire PELAGIS

De nombreuses fois, j’ai pu assister à des scènes d’agonies de poissons issues d’espèces protégées. Certains requins en sont le parfait exemple : ils n’étaient pas gardés à bord du fait de l’absence de valeur commerciale mais ils n’étaient pas non plus remis à l’eau immédiatement. Le tri est l’ordre premier, la remise à l’eau des espèces non désirées vient ensuite, parfois après une heure, ne laissant aucune chance de survie à l’animal. Le respect de l’animal une fois pêché est absent sur la plupart des navires sur lesquels j’ai embarqué. D’une part l’animal agonise sur le pont avant d’être rejeté mort à l’eau, d’autre part il arrive très fréquemment qu’il soit frappé avec un maillet, une botte, ou directement contre l’armature du bateau. Cette pratique est normale à bord et ne choque personne, alors qu’elle serait fortement condamnée à terre dans un abattoir.

Un pêcheur m’a raconté qu’il lui arrive de manger des dauphins, et par moment de tirer à la carabine sur les goélands, fous de Bassan, fulmars qui volent en bancs derrière le navire*.

 

Pollution

Un énorme problème est également celui de la gestion des pollutions en mer malgré des règles très strictes. Les poubelles sont le plus souvent jetées à la mer. Plastiques, morceaux de filets, bouts, ou tout autre détritus finissent rarement sur le quai.

 

Le cas spécifique des dauphins

Récemment, l’association Sea Shepherd a mené une action pour démontrer la prise importante de dauphins dans les chaluts pélagiques. Les communiqués, notamment celui du CNPMEM (Comité National des Pêches) défiant les arguments de l’ONG sont arrivés rapidement sur la toile. En tant qu’ancien Observateur des pêches il est de mon devoir de donner mon point de vue sur ce qui est rapporté.

Le Comité des pêches déclare "qu’il n’y a pas de pêche dirigée sur cette espèce", et ceci est vrai car le Dauphin commun (Delphinus delphis) est une espèce protégée non seulement en France mais également dans toute l’Europe. Différents textes permettent cette classification : convention de Berne, convention de Bonn, liste rouge de l’IUCN, et annexe II de la CITES. Mais leur protection effective est plus ardue puisque les contrôles par les autorités compétentes sont trop rares notamment dans le Golfe de Gascogne, où la zone la plus fortement impactée par ces prises accidentelles et 10 fois plus grande que la Charente-Maritime. La survie de cette espèce est maintenant jugée critique en Méditerranée (source : GREC).

 

Evaluation des captures de dauphins, l’inefficacité du programme OBSMER

Les observateurs à bord reçoivent des consignes à propos de ces prises. J’avais en ma possession des bordereaux en plastique à attacher à la caudale des cétacés en cas de prise accidentelles remontées sans vie. Une partie de ces bordereaux pouvaient être donnés aux capitaines afin qu’en cas de prise, elles soient marquées et remis à la mer. Une fois atteint le rivage si les courants le permettaient, l’animal pouvait être identifié. Toutefois, en 2016 ce sont plusieurs centaines de dauphins qui se sont échoués sur les plages de Vendée et de Charente-Maritime suite à des prises accidentelles. Combien d’entre eux portaient ces fameux bordereaux d’autant que comme le souligne le comité de pêche, les observateurs OBSMER étaient présents à bord pour reporter ces observations ?

La vérité étant que la présence d’observateurs n’étant nullement obligatoire, les navires pêchant sur des zones (ou à des périodes) au risque élevé de prises accessoires dans leurs chalut/filets ne prendront que peu ou pas d’observateurs à bord. Cela aboutit à des données quasi nulles, voir non-exploitables. Voilà pourquoi les dauphins ou prises accessoires, plus éthiquement parlant, n’apparaissent pas significativement dans les résultats OBSMER.

 

Quelques exceptions

Un dauphin pris dans un filet de pêche. Photo: S. GautierUn dauphin pris dans un filet de pêche. Photo: S. Gautier

J’aimerais préciser que j’ai été amené à effectuer des observations sur des navires où la réglementation était appliquée avec un réel amour pour la mer et pour le métier. La plupart du temps, il s’agissait d’armements familiaux, d’un bateau ou de petites unités de pêche. Ces petits marins pêcheurs sont à ajouter à la liste des victimes collatérales des armements peu scrupuleux, souvent constitués de plusieurs chalutiers, irrespectueux de la mer, de la loi et de leurs collègues. Ce sont pourtant ceux-là que défend aujourd’hui le Comité des pêches."

* Chaque année des cadavres de dauphins avec des coupes caractéristiques pour une consommation humaine sont retrouvés sur les plages françaises. Sea Shepherd s’est porté partie civile sur plusieurs cas.

 

Programme OBSMER : Témoignage observateur n°2

J’ai été observateur des pêches plusieurs années dans le cadre de la mission OBSMER. Il m’a été donné d’observer un certain nombre de pratiques de pêche illégale et d’atteinte à l’environnement marin. Ces pratiques étaient dans certains cas, étendues à presque tous les bateaux de pêche.

 

Pratiques illégales régulièrement observées :

La pêche à terre, pratique consistant à chaluter dans la zone des 3 miles depuis la terre afin de capturer dans des stocks plus importants de poisson. Mais ces poissons étaient également plus petits car c’était des zones de nourricerie. Cette pêche a lieu généralement de nuit afin de ne pas attirer l’attention.

L’utilisation de la chaussette était également utilisée. La chaussette est un bout de chalut plus petit que la taille autorisée qui est fixée à l’intérieur des chaluts afin de capturer des individus en dessous de la taille légale. J’ai personnellement constaté les effets dévastateurs de ces pratiques : la vase et les cailloux colmatent très vite le cul du chalut. Il en résulte des captures de très petits individus qui mourront sur le pont sans avoir eu la possibilité de se reproduire.

Une pratique observée sur la pêche de raie. Quand une capture d’une espèce interdite avait lieu, certains pêcheurs coupaient les ailes pour les vendre sous un autre nom (d’une autre espèce commercialisée).

Une pratique que je n’ai pas vu personnellement mais que les pêcheurs ont raconté c’est la pêche de mammifère marin (filet ou chalut). Quand l’animal était encore en vie, ils perforaient les poumons afin qu’ils se remplissent d’eau et les rejetaient en mer.

Sur les espèces de morue avec une taille en dessous de la taille limite, les pêcheurs coupaient la tête afin qu’en cas de contrôle, les Affaires Maritimes ou la Gendarmerie Maritime ne puissent pas définir la taille initiale.

Certains bateaux à tonnage important pêchaient des espèces où la pêche était fermée. Ils livraient à des camions qui les vendaient aux Pays-Bas, ils échappaient ainsi aux quotas en vigueur dans leur zone de pêche. De nombreux trafics avaient lieu sur ce principe.

Dans un autre registre, des pêcheurs nettoyaient leur bateau avec de l’acide ou des produits très corrosifs et allaient rincer en pleine mer et ainsi éviter la cale sèche. Par ailleurs, la gestion des déchets en mer est quasi inexistante à bord.

 

Pressions et conditions d’observations :

Certaines missions étaient particulièrement difficiles, les patrons ne voyant pas d’un bon oeil notre présence à bord. On m’a demandé de ne pas noter la capture de telle ou telle espèce en fonction des traits de chalut. Parfois on ne nous donnait pas la bonne quantité de poissons pêchés (sur des espèces petits pélagiques). J'étais obligé d'estimer moi même les captures. PCertaines espèces n'apparaissaient même plus sur le papier déclaratif qu'ils gardaient pour les Affaires Maritimes (bar, morue, raie). Sur certains bateaux, notre présence dans la passerelle n'était pas acceptée. Nous devions juste noter les coordonnées GPS et puis redescendre.

Je tiens à préciser que malgré une grande majorité de pratiques illégales, j'ai aussi pu embarquer dans une moindre mesure, avec des pêcheurs qui respectaient les tailles et les zones de pêche.

 

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