Commentary and Editorial

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Jeudi, 30 Juin 2011 22:57

Charlie et le blues du thon rouge 

Commentaire du Capitaine Paul Watson 

Photo: Simon AgerDésolé Charlie, même toi, tu ne seras plus rejeté! Avec un prix moyen de 70.000$ par thon rouge, même le pauvre vieux Charlie compte ses jours. Ce superbe poisson, unique en son genre, est chassé sans relâche afin de satisfaire l’intarissable attrait pour sa chair. Très prisé au Japon, il l’est également dans tous les bars à sushi à travers le monde, du Pérou à Paris, de Tokyo à Toronto, en passant par toutes les grandes villes du globe.

En pleine mer, sa vitesse inégalable fait de lui l’équivalent marin du guépard; le thon rouge, seul poisson à sang chaud qui peuple les mers, voit sa population décliner à une vitesse alarmante. Malgré cela, il est quasiment ignoré par les instances de protection animale. Une très forte pression économique et politique l’empêche d’être listé comme espèce menacée de disparition ; de toute évidence, le thon rouge est beaucoup plus rentable lorsqu’il est dans une assiette. J’appelle ce phénomène l’économie de l’extinction. Étant donné que la chair de ces imposants poissons représente de grosses sommes d’argent -un seul spécimen valant plus qu’une voiture de luxe- l’industrie de la pêche refuse d'accorder une seule seconde de répit à cette espèce, pourtant hautement menacée.

Cette économie de l’extinction fonctionne ainsi : plusieurs compagnies se sont appropriées l’essentiel de l’industrie de la pêche et, pour elles, il s’agit d’investir à court terme afin de récupérer des profits immédiats. Ainsi, dans cette optique de recherche du profit immédiat et pour faire accroitre les bénéfices de leurs investisseurs, ces compagnies maximisent l'exploitation. Pour le thon rouge, ceci signifie que, plus on en capture -instantanément congelés dans des bateaux-usine réfrigérés ou emprisonnés dans des enclos flottants- plus l’espèce tend à disparaitre de son écosystème naturel. Ce déclin se traduit par une raréfaction qui, ajoutée à la forte demande, se traduit par une plus-value économique pour les espèces emprisonnées. Si les grandes compagnies parviennent à accumuler un grand nombre de spécimens et que l’espèce est conduite à l’extinction complète, la valeur commerciale des cadavres en leur possession s’accroit de façon significative. Du coup, ce poisson qui se vend déjà 70.000$ en moyenne verra inévitablement sa valeur doubler, voir tripler, dans les prochaines années - à moins que nous soyons victorieux dans nos efforts de protection.

Depuis des années déjà, la pêche au thon représente un filon juteux et, comme pour tous les filons, l’industrie menace de s’effondrer lorsque le gisement disparait. Mauvaise nouvelle pour la planète ainsi que pour les pêcheurs du coin, mais très bonne nouvelle pour les actionnaires des firmes qui violent les océans et pillent ses richesses. Ils n’ont aucun intérêt particulier à ce que la pêche locale ou que l’espèce en question survive. Leur intérêt c’est le profit à court-terme qui pourra être réinvesti dans d’autres secteurs, qu’il s’agisse de microélectronique ou de divertissement, de pétrole ou d’exploitation gazière.

"Sorry Charlie", désolé Charlie, est un slogan qui a longtemps été utilisé par un producteur de thon rouge afin de promouvoir ses conserves. La publicité présentait un thon dépressif (apparemment perturbé et suicidaire) nommé "Charlie" dont l’obsession était d'être hameçonné, massacré et mis en boite pour finir dans une assiette. Quels que soient les efforts fournis par Charlie afin d’être mis en boite, il se voyait toujours débouté sous prétexte que seuls les meilleurs thons étaient sélectionnés. "Charlie" ne valait pas qu‘on gâche un hameçon. Il était toujours représenté en tant que fin connaisseur de vin et de gastronomie, ainsi que de la littérature et des arts. En réponse à ses efforts, la compagnie thonière lui répondait toujours, Désolé Charlie. "Nous ne voulons pas d’un thon avec de bons goûts, nous voulons un thon qui a bon goût". Pour une raison inconnue, cette campagne de pub narrant les aventures d’un thon souhaitant être hameçonné, découpé et dépecé était tellement populaire, que le terme "Sorry Charlie" est resté dans le vocabulaire commun.

La vérité c’est qu’aujourd’hui, plus aucune compagnie thonière ne s’exclame "Sorry Charlie". Tous les poissons à sang chaud sont prisés et chacun d’eux affiche un prix d’au moins 70.000$. A vrai dire, sur le marché japonais, certains thons rouges se sont même vendus à plus de 300.000$!

En mars 2010, la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (CITES) a refusé d’inscrire le thon rouge sur la liste des espèces en voie d’extinction suite à des pressions de la part du Japon, de la Chine et de la Libye. Cette année, les Etats-Unis ont également refusé d’inclure le thon rouge sur la liste des animaux à protéger. Cette décision n’est pas basée sur des faits scientifiques mais est le resultat de pressions politiques et de corruption.

Il n’existe qu’un seul organe politique officiel au monde habilité à légiférer sur la protection des thons rouges, la Commission internationale pour la conservation des thonidés de l'Atlantique (ICCAT); le groupe est principalement constitué de représentants de l’industrie thonière. Le 15 novembre 2010, l’ICCAT s’est réunie à Paris afin de discuter des quotas de pêche pour l’année 2011. A revers de toutes les recommandations scientifiques, l’ICCAT a donné son feu vert pour une saison de pêche au thon s’étendant du 15 mai au 15 juin 2011, en pleine période de reproduction, au sein même de sa frayère. Pourquoi donc? Parce que c’est à cet endroit et à ce moment précis qu’ils sont le plus facile à attraper.

Sea Shepherd Conservation Society s’était prononcé en faveur d’un quota zéro alors même que de nombreuses organisations non-gouvernementales (ONG) statuaient sur un quota maximum de 6000 tonnes. Toujours est-il, l’ICCAT a fixé le quota à 12.900 tonnes. Le quota est réévalué à la baisse chaque année en raison de la raréfaction du poisson; l’année précédente le quota était fixé à 13.500 tonnes.

Photo: Gary StokesSea Shepherd est retourné en mer Méditerranée cette année et, bien que nous soyons parvenus à dissuader et à repousser plusieurs tentatives de mise à l’eau de filet de pêche en mer Libyenne -où toute pêche était prohibée- nous sommes restés frustrés de ne pouvoir faire respecter la légalité ailleurs.

Pour faire simple, les inspecteurs le l’ICCAT sont une fumisterie. Nous n‘avons constaté aucune forme d’inspection sérieuse. De nombreux navires voguent sans aucun inspecteur à bord et lorsqu’ils sont présents, il sont incompétents. Lors d’une communication avec l’un d’entre eux, nous pouvions entendre les marins à bord lui souffler les réponses. Ils ignoraient surement que nous avions à bord des membres d’équipage parlant arabe. Sans surprise, lorsque nous lui avons demandé combien de poissons le bateau avait en cage, l’inspecteur hésita, avant que les pêcheurs à bord « l’informent » sur le nombre de poissons emprisonnés, tous étant soi-disant de taille légale.

Alors que nous sollicitions un entretien avec l’inspecteur désigné d’un groupe de bateaux, nous avons été reçus par des jets de pierres et de boulons. Après avoir bombardé le Steve Irwin et son équipage, ils ont essayé de neutraliser notre hélice à l’aide d’une aussière. Une réaction bizarre de la part d’un groupe de pêcheurs soi-disant légaux, à l’encontre d’une organisation de conservation qui lutte essentiellement contre la pêche illégale. Nous les avons facilement maitrisés à l’aide de notre canon à eau et de jets de bombes puantes. Nous les avons surveillés en attendant l’arrivée d’un inspecteur de l’ICCAT. Immédiatement, sans même inspecter les prises, l’inspecteur déclara que tout à bord était légal et honnête. Pourquoi tant d’hostilité de la part de quelqu’un qui n’a rien à cacher? Tout dans leur attitude semblait dire le contraire.

Voyez-vous, l’ICCAT a mis en place un programme de relance qui stipule que, avec une probabilité de 60%, la population de thons se rétablira d’ici huit ans, en 2020. Comme l’a fait remarquer Lamya Essemlali, présidente de Sea Shepherd France: "Qui embarquerait dans un avion qui n’aurait que 60% de chance d’arriver à destination sans s’écraser?"

Lorsque nous avons entrepris la première opération Blue Rage en 2010, c’était avec la ferme conviction que le thon serait prochainement listé comme espèce en voie de disparition et que tout ce que nous avions à faire était de traquer et localiser les braconniers. Ce que nous n’avions pas prévu c’est que les braconniers mettraient en place un système rendant impossible de déterminer qui est braconnier de qui ne l‘est pas.

Nous avons également été accusés de racisme pour avoir interféré avec ce que les japonais appellent leur "culture culinaire"

En 2010, nous avons inspecté de nombreuses cages remplies de thons prêt à être remorqués vers des enclos au large de Malte, de la Libye ou de la Tunisie. Les embarcations étaient pour la plupart protégées par les autorités navales françaises, libyennes ou maltaises. A bord, toujours un inspecteur de l’ICCAT, sensé témoigner de la bonne foi de leurs activités. Finalement, nous avons croisé le chemin d’un navire, sans inspecteur à bord, refusant de fournir une quelconque autorisation écrite. Nous avons donc coupé ses filets et libéré 800 poissons emprisonnés, avant de faire face à l’indignation de tous, de l’ICCAT à Greenpeace. Seuls les pêcheurs traditionnels maltais encourageaient nos efforts en clamant que cette industrie détruisait leurs moyens de subsistance.

En plus de la pêche illégale, la surpêche légale, la pollution, le thon rouge a dû faire face au désastre pétrolier de BP où des millions de gallons de pétrole brut toxique et de dispersant inondèrent les eaux du Golfe du Mexique, précisément là où les thons fécondent.

Il est devenu impératif d’accorder un moratoire sur la pêche aux thons rouges, ne serait-ce que pour donner à l’espèce le temps de récupérer, mais chaque tête est mise à prix et les énormes primes versées pour un seul individu rendent le moratoire improbable. Pourtant, à moins qu’on ne l’impose au plus tôt, le thon rouge disparaitra. En conséquence de cette extinction pourtant évitable, plusieurs choses: Le monde sera privé d’un des poissons les plus remarquable qui peuple nos mers; le prix de sa chair grimpera rapidement; sa raréfaction poussera les compagnies marchandes et les restaurants de sushis à rechercher des profits à court terme; les pêcheurs seront au chômage, accuseront probablement les conservateurs; l’écosystème de nos océans se déséquilibrera davantage; et finalement la soi-disant "culture culinaire" humaine choisira une nouvelle espèce à trainer jusqu’à son assiette et l’éradiquera à son tour. Un massacre sans pitié, orchestré par des gens qui accusent de racisme quiconque s’oppose à leurs projets.

Désolé Charlie, mais mort tu es plus rentable.

 

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