Commentary and Editorial

rss_icon_14Get RSS for this page now!  Sign up via My Sea Shepherd

Imprimer
Mardi, 16 Avril 2013 19:13

Pêcheries de Krill, la prochaine catastrophe?

Commentaire par Erwin Vermeulen

Un manchot papou nourrissant son petit avec du krillUn manchot papou nourrissant son petit avec du krill - Photo: Erwin Vermeulen/Sea Shepherd

Maintenant, les cheminées d’usine sont déjà visibles sur la Péninsule Antarctique. La région, célèbre pour ses paysages pittoresques, accidentés et son abondante faune polaire du Sud, est devenue la cible des chalutiers et navires-usines des pêcheries de Krill, dont l’activité est en pleine expansion.

La pêche dans l’Antarctique est régulée par la Commission pour la Conservation de la Faune et la Flore Marines de l’Antarctique (CCAMLR). Les espèces concernées par cette pêche sont la Légine Antarctique ou Morue géante Antarctique et la Légine australe, le Mackerel Icefish (Champsocephalus gunnari), et le Krill Antarctique. La zone concernée par la Convention englobe tout l’Océan Austral au sud de la ligne Meinardus (la convergence antarctique), soit environ 10% de la surface de la Terre, une surface légèrement plus grande que le Sanctuaire Baleiner de l’Océan Austral ou de la zone entrant dans le cadre du Traité de l’Antarctique de 1959, au sud du 60ème parallèle.

La plupart des gens imaginent que le Krill est composé de créatures microscopiques, mais en réalité, chaque individu peut atteindre 5 cm de longueur et vivre jusqu’à 7 ans. Ils forment le zooplancton. Dans un océan peu poissonneux, ils jouent le même rôle clé que les autres poissons qui se déplacent en banc. Ils se nourrissent de phytoplancton, qui prolifère dans les eaux profondes et riches en nutriments du Front Polaire, quand il fait jour presque 24h sur 24h pendant l’été austral. Le krill serait la biomasse la plus importante de la planète, surpassant le poids total de toute la population humaine du monde.

Le 17 mars dernier, nous avons observé l’Antarctic Sea, un navire pêcheur de krill, qui comme vous pouvez le voir sur les photos ci-dessous, était en train de pêcher et traiter du Krill, recrachant dans l’air pur de l’Antarctique de grandes gerbes de fumée. Sa position était de 63-44.7S et 060-18.6W, à l’endroit où les détroits de Gilbert et d’Orléans se touchent, à l’est de Trinity Island (Terre de Palmer). Ce navire de 134 mètres, pesant 9432 tonnes, s’appelait auparavant le Thorshovdi, et est toujours enregistré officiellement sous ce nom; et il appartient à la compagnie Norvégienne Aker BioMarine. La dernière fois que j’ai vu un navire-usine de cette taille en Antarctique, j’étais à bord du Steve Irwin, en train de pourchasser le Nisshin Maru, le navire-usine de la flotte baleinière Japonaise dans le Sanctuaire Baleiner de l’Océan Austral.

Pas très loin, à 63-43.2S et 061-15.6W, se trouvait également le Kai Xin. Ce chalutier pélagique de 104 mètres de long et pesant 4407 tonnes appartient à la compagnie Shanghai Kaichuang Deep Sea Fisheries, et il se trouvait là pour les mêmes raisons: l’or rose, Le Krill.

Le navire usine de la compagnie BioMarine en train de pêcher et traiter du krillLe navire usine de la compagnie BioMarine en train de pêcher et traiter du krill - Photo: Erwin Vermeulen/Sea Shepherd

Un peu plus loin, pêchant aussi du krill, se trouvait l’Adventure, un navire Coréen. Et ils sont loin d’être les seuls! Il y a aussi deux navires Polonais, l’Alina et le Sirius; deux autres navires Norvégiens, le Juvel et le Saga Sea. Deux autres Coréens, le Kwang Ja Ho et le Insung Ho; deux Chinois, le Fu Rong Hai et le Lian Xing Hai, et aussi le Betanzos, un navire Chilien. Ils sont tous là pour l’Euphausia Superba (Krill Antarctique). Tous ces navires ont une licence, valable du 1er Décembre 2012 au 30 Novembre 2013, les autorisant à pêcher dans quasiment toute la zone au sud du 50ème parallèle de l’Atlantique (région comprise entre les latitudes 48.1 et 48.4 - au sud), à l’exception de la Mer de Weddell recouverte de glace.

Pendant les années 70 et au début des années 80, les premières grandes pêcheries de Krill se trouvaient en Union Soviétique, en Europe de l’Est et au Japon. Mais avec la chute du communisme, les prises ont décliné et sont passées de 500 000 à 100 000 tonnes par an, essentiellement Japonaises. En 2004, le Japon a abandonné l’activité, mais la Corée, la Norvège et la Chine sont arrivés sur le marché et les prises ont à nouveau augmenté, jusqu’à 210 000 tonnes en 2009/2010. Puis 178 000 tonnes en 2010/2011 et 157 000 tonnes en 2011/2012. Sur un total de 157 000 tonnes, la Norvège a pêché à elle seule 101 000 tonnes cette dernière saison, et la majorité pour Aker BioMarine.

"Cette nouvelle acquisition signifie clairement que nous serons présents dans l’industrie du Krill sur le long terme", a déclaré Aker BioMarine lors de l’achat de l’Antarctic Sea en octobre 2011. La "récolte" a commencé en juin 2012, et peu de temps après, le navire a reçu le label MSC (Marine Stewardship Council) qui certifie une pêche durable et bien gérée (tout comme le Saga Sea, navire-soeur), et la société Aker BioMarine a reçu l’approbation du WWF Norvégien. Selon le MSC, cet écolabel repose sur 3 principes fondamentaux: la santé des stocks de poissons, l’impact de la pêche sur l’environnement et la traçabilité.

Le Krill pêché et traité sert à nourrir principalement les poissons d’élevage. La pisciculture soulève de nombreux problèmes bien connus: la pollution des zones où sont situées des fermes piscicoles, des maladies et parasites qui touchent les populations sauvages, un taux de contamination bien plus élevé que chez les poissons capturés dans la nature, des espèces non-endémiques qui s’échappent, les terribles conditions de vie des poissons qui approchent les pires images connues de l'élevage industriel, les poissons prédateurs, comme les phoques et les otaries, tués pour être attirés par ces fermes et c’est sans parler de ce gaspillage qui consiste à attraper du poisson (dans ce cas précis, du Krill), pour nourrir d’autres poissons, pour nourrir des êtres humains. Indirectement, l’impact environnemental négatif des pêcheries de Krill d’Antarctique est énorme. Un autre exemple de l’utilisation du Krill: dans la fabrication d’aliments pour chiens.

Verrons-nous bientôt arriver le jour où nos animaux de compagnie consommeront plus de Krill que toutes les baleines du monde, et où nos animaux élevés en batterie consommeront plus de poissons que tous les requins du monde réunis? Comment peut-on décerner un écolabel à une pêcherie dont l'activité principale est de produire des farines de poisson et de l'huile de Krill pour nourrir le bétail, les poissons d'élevage et les animaux domestiques? Et même si, techniquement parlant, toutes les directives du MSC sont remplies, n'est-ce pas malgré tout moralement condamnable?

En réalité, la pêche du Krill n’est pas nécessaire, et il n’y a aucune demande directe; mais comme dans toutes les autres industries de consommation, on crée d’abord la pêcherie, puis on génère ensuite la demande artificielle. Et c’est même le site web qrill.com de Aker BioMarine qui le dit: "des usages encore à découvrir". Il existe aussi un nouveau procédé utilisé par les braconniers du monde entier pour commercialiser leurs produits, la vente sous forme de capsules: le cartilage de requins est disponible à la vente (le Sharkfinning étant désormais interdit et les carcasses devant être ramenées entières au port), les acides gras "Omégas 3" de phoques du Groenland au Canada et d’otaries à fourrure de Namibie tués à coup de massue dans l’unique but de perpétuer une activité pourtant méprisée par l’opinion publique, et à présent ils vont réussir à nous faire ingurgiter du Krill. Les gélules d’huile de Krill sont vendues comme "étant riches en oméga 3 et en antioxydants", et comme "provenant des eaux pures de l’Antarctique, sans mercure, sans toxines ni métaux lourds". Ces produits se retrouvent sur les étagères de ces personnes obsédées par leur santé et qui consomment toutes sortes de gélules en grandes quantités, alors qu’elles seraient en bien meilleure santé si elles pratiquaient un régime végétalien tout en faisant un peu d’exercice physique.

Le navire usine de la compagnie BioMarine en train de pêcher et traiter du krillLe navire usine de la compagnie BioMarine en train de pêcher et traiter du krill
Photo: Erwin Vermeulen/Sea Shepherd

Comme l’a soulevé l’ONG Pew Environement Group en 2010: comment est-ce possible d’accorder un label à quelques navires uniquement quand on souhaite garantir la durabilité d’une activité de pêche dans sa globalité? "Si quelques navires ont un comportement écoresponsable, mais que tous les autres font le contraire, la ressource visée sera toujours menacée par la surpêche". Les navires d’Aker BioMarine ont une politique anti prises accessoires, mais certains scientifiques sont profondément préoccupés par la capture des larves de poissons. Les données existantes à ce jour sur l’abondance du Krill, son cycle de reproduction, et son historique sont plutôt pauvres. Il n’existe aucune éco-certification ou aucun schéma qui soit capable de prendre en compte dans ses critères toutes ces incertitudes, et par conséquent, tous les outils de management sont fondés sur des bases instables. Les effets des changements environnementaux à long terme sont difficiles à intégrer dans ces schémas. Cette croissance des pêcheries rajoute un nouveau paramètre aux changements environnementaux qui menacent déjà le Krill, et le changement climatique causé par l’activité humaine est certainement le facteur le plus important. Les larves du Krill se nourrissent d’une micro-algue que l’on trouve sous le couvert de glace, à l’endroit où se forme une fine couche entre l’eau et la glace fondue, et qui fait office de pépinière. C’est aussi là que le Krill adulte hiberne. Mais la couche de glace hivernale fond rapidement autour de la Péninsule Antarctique. Nous avons là les plus fortes augmentations de température de notre planète -- environ 2,5 degrés Celsius au cours des 50 dernières années.

Le risque que la reproduction du Krill soit stoppée par la fonte des glaces est réel, et cela se répercutera également sur les oiseaux de mer et les phoques. Certains de ces effets sont déjà visibles. Selon une étude réalisée en 2004, et qui s’appuie sur des données récoltées sur 40 étés en Antarctique, la quantité de Krill dans l’Océan Austral aurait baissé de 80% depuis les années 70. Il y a de quoi douter de la politique de durabilité des stocks chez MSC.

On dit que le Krill est la seule grande ressource marine restante encore non exploitée commercialement, parce que le quota global n’a pas encore été atteint, mais l’expansion de cette pêche semble inévitable. La distance à parcourir pour rejoindre les eaux de l’Antarctique et l’inhospitalité de la zone ont longtemps empêché l’activité de se développer, mais il y avait aussi le fait que le Krill soit hautement périssable une fois tué, et que l’intérêt du consommateur était assez limité. Mais à présent, les besoins pour l’aquaculture ont beaucoup augmenté, et de nouvelles techniques très rapides de conditionnement à bord ont été développées, résolvant le souci du gâchis. La pêche au krill est la continuation d'une tendance de l'histoire de la pêche. Nous pêchons de plus en plus loin de nos côtes et nous pêchons de plus en plus bas dans la chaîne alimentaire. On ne peut guère aller plus loin que l’Antarctique, et on ne peut guère pêcher plus petit que le Krill, à la base de la chaîne. Nous arrivons au bout.

L’histoire des pêcheries le prouve, tout ce qui peut être pêché le sera jusqu’au bout, jusqu’à l’effondrement. Elles se sont toujours montrées incapables de s’autoréguler, de se restreindre, et de faire preuve de bon sens et de décence. Soutenues par toutes sortes de politiques, elles ont toujours su ignorer les avertissements ou les recommandations des scientifiques, et écarter les preuves de leurs pratiques destructrices. Depuis toujours, leurs actions ne sont motivées que par une seule chose: leur avidité insatiable.

Il n’y a donc aucune raison pour que le Krill connaisse un destin différent. Comme toutes les pêcheries du monde sont surexploitées et que les profits diminuent, d’autres compagnies et d’autres nations vont se mettre à chercher de nouveaux stocks "vierges" à rafler, et un jour aussi le quota fixé pour le krill sera atteint. Avec de nouveaux investissements, les enjeux seront plus élevés, et la pression politique amènera à l’ouverture de nouvelles zones de pêche et à l’augmentation des quotas. Les organisations qui se disent "de conservation" deviendront industries, elles aussi contrôlées par des politiques, et les pêcheries fonceront tête baissée vers le désastre, comme elles l’ont toujours fait.

Il est encore temps de corriger cette faille dans le Traité de l’Antarctique. Si le continent est pour l’instant à l’abri de l’exploitation des ressources minérales ou de l’usage militaire, les mers qui l’entourent doivent aussi être protégées de toute exploitation. La Commission pour la Conservation de la Faune et la Flore marines de l’Antarctique (CCAMLR) devrait déclarer la zone "réserve marine interdite à la pêche".

 

Sea Shepherd welcomes your support. To support our
conservation work, please visit our donation page.


Sea Shepherd France
22 rue Boulard, 75014 PARIS

All contents copyright ©2012 Sea Shepherd Conservation Society
Hosting and other web services donated by EStreet

Accueil     |     Déclaration de Confidentialité     |     Copyright     |     Contact